Fragiles apparences

Depuis mon arrivé en Bretagne, il y a maintenant six ans, je ne cesse de parcourir les quatre départements bretons avec l’idée toute simple de raconter ce pays intérieur et familier par une démarche photographique. Faire exister les lieux en questionnant le paysage, son évolution et ses changements successifs produits par nos modes de vie.

Pour mener à bien cet état des lieux je me suis éloigné des opérations touristiques et des enquêtes sociologiques afin de révéler le paysage dans sa singularité et sa vérité avec une l’ambition : celle de rendre la photo à la fois documentaire, esthétique et subjective.

Régulièrement je pars en prise de vues comme à l’aventure dans cette campagne bretonne. J’observe et je découvre les signes du changement qui se manifestent: la pression urbaine sur le littoral, l’abandon progressif des petits bourgs, l’industrialisation et l’urbanisation constante. C’est un territoire en perpétuel mouvement qui forme une curieuse cartographie complexe à déchiffrer où les lieux et le temps se sont enchevêtrés. Se sont plus particulièrement des lieux intermédiaires que je questionne, des lieux où les opposés s’enrichissent, je cherche la faille, la rupture qui va rendre plus étrange cette petite réalité ordinaire d’un lieu vécu et habité. Attentif aux moindres signes, ne négligeant rien : ni les stigmates du paysage, ni la lente mutation du quotidien, ni les croix et autres monuments aux morts qui ponctuent le territoire.

Artiste du peu, du vide, du silence et de l’espace, je m’interroge constamment sur la façon de rendre doucement mélancolique le réel et le paysage tout en en frôlant la banalité. Une prise de vue frontale, un ciel uniformément gris ou légèrement bleuté, une absence d’ombres noires et de contrastes violents donnent à l’image une plasticité assez forte même si les lieux sont faibles et délaissés. Leur transformation photographique les rends attachants Je mets en lumière une géographie intime de la Bretagne, des aspects de ma région rarement considérés jusqu’à présent comme digne d’un quelconque intérêt photographique. Il s’agit d’une recherche conceptuelle et poétique pour peindre des paysages que j’ai peur d’oublier. Cette région je l’aime et je la revendique, mes racines sont ici. C’est une série pensée comme quelque chose d’inachevé, c’est un travail en cours…

Philipe Caharel