L’appel du Lièvre


Juillet 2010, j’emprunte La route des Baleines qui longe la baie du Saint-Laurent vers le nord. Une brève rencontre avec un lièvre provocant, et mon chemin se mue en désert de solitude … L’appel du lièvre, dont le titre aurait pu être Nature Noire, est une série composée d’épreuves qui illustrent un parcours introspectif le long d’une route bordée d’une nature sombre et puissante.

L’appel du lièvre

Un matin de juin, j’emprunte la route des baleines qui longe la baie du Saint-Laurent vers le Nord-Est canadien. Depuis quelques jours, je roule au volant d’un pick-up que m’a prêté une amie, un vieux tacot mangé par la rouille. Je suis parti retrouver des chimères aperçues sur une brochure touristique dans une auberge de Gaspésie plusieurs années auparavant. L’archipel des Îles Mingan est habité de géants massifs aux pieds fragiles, des curiosités géologiques sculptées par le temps.
Une brève rencontre avec un lièvre provocant, et mon chemin se mue en désert de solitude. Derrière les vitres devenues opaques, ternies par la poussière et les insectes écrasés, se dévoile une route austère et isolée. C’est un fil tissé par l’homme, une voie taillée pour rejoindre les mines d’aluminium, ce minerais noir et argenté qui emplit l’air et teinte le sable et les poumons.
C’est un itinéraire de chasseurs saisonniers, armés de fusils, qui décorent leurs véhicules de carcasses encore chaudes, et font des trophées de cadavres d’animaux immenses et majestueux. Près d’un lac brumeux, des ours pendent accrochés à une branche la tête en bas et se vident de leur sang dans la fumée d’un bivouac. Il faut se rendre plus près du bord pour oublier ses semblables et saisir le calme apparent de ces grands espaces indomptés.
Quelques jours de plus, et le temps s’étire avec la route. Mes yeux s’abîment, rivés sur l’asphalte. Je navigue l’esprit détraqué, hypnotisé par les lignes qui s’allongent devant moi. De loin en loin, des bâtisses éparses témoignent de rares vies humaines. Vestiges ou refuges, elles demeurent liées par des câbles qui les rattachent au monde civilisé.
Les pensées troubles, je descends de voiture pour reposer mes sens. Oppressé par un grondement puissant et incessant, je suis le cours de la rivière vers le vacarme sourd et persistant de sa chute. La force inouïe qui me fait face tord le bois comme de la guimauve. La nature se révèle devant moi, belle et terrifiante  ; sauvage.

Égaré, étourdi, je rattrape le fil. Il est temps de rejoindre la route.

Cédric Wachthausen